Travail mobile, salarié fragile

Le nomadisme a le vent en poupe : on travaille un peu partout, au café, dans les transports en commun, les gares... De nombreuses enquêtes montrent d’ailleurs une progression régulière du travail à distance, liée à une digitalisation grandissante des métiers : 53% des actifs disent travailler hors de leurs bureaux de temps en temps*. Les espaces de coworking poussent et les entreprises s’organisent pour gérer à flux tendu le temps d’occupation de leurs bureaux. Dans certains cas, cette flexibilité peut être synonyme de liberté et de performance économique. Mais, quand le lieu de travail n’est pas adapté à la tâche des salariés, il génère aussi des risques professionnels.

D’abord un peu de vocabulaire : il faut distinguer le télétravail du travail nomade. Le premier concerne les salariés qui travaillent volontairement et régulièrement hors des locaux de l’entreprise et accomplissent leur mission grâce aux outils numériques. La plupart des télétravailleurs exercent seuls à domicile : le télétravail permet de reproduire ce qui peut être fait au bureau depuis son chez soi ou à la rigueur dans un espace de coworking. Le nomadisme en revanche est une forme plus radicale de télétravail, car le travailleur nomade (nomade digital, travailleur à distance, voyageur) n’a pas de bureau fixe. Il peut travailler depuis n’importe-où, n’importe quand. Si le télétravail reproduit peu ou prou les règles d’organisation du bureau, le travail nomade est donc dispersé dans le temps et l’espace : le salarié nomade travaille dans les transports, dans son entreprise, mais pas forcément à son poste habituel de travail.

Au revoir le bureau, bonjour le "Flex office" !

Accompagné de son ordinateur portable et de son smartphone, ce travailleur nomade zappe entre les espaces de travail. Certaines entreprises mettent même au rancard le bon vieux bureau individuel bousculant leur organisation traditionnelle pour un environnement collaboratif et dynamique... Ainsi est né le « flex office » ou l’absence d’attribution d’un poste de travail précis à un salarié. Ce dernier travaille depuis l’espace le plus adapté à sa mission : un bureau libre dans sa propre entreprise, une salle de réunion, un café, un coworking, etc. Dans sa version « hard », le flex office devient le « desk sharing » : là, le salarié n’a plus du tout de bureau attribué. Puisqu’un bureau est occupé à 60%, donc libre à 40% (en France), chaque mètre carré a un coût, qu’il faut optimiser en autorisant son utilisation par plusieurs personnes, par tranches horaires.

Perdu dans le désert du nomadisme...

Sentiment de liberté, flexibilité des horaires, autonomie, meilleure conciliation entre vie pro et perso et rationalisation des coûts pour l’entreprise : les apôtres du travail nomade n’y voient que des avantages, mais peut-être pas les conséquences sur le bien-être des collaborateurs. D’abord, il peut ne pas convenir à tous les salariés. Certains se sentent isolés, perdent le lien avec l’entreprise dans laquelle ils n’ont même pas de bureau attitré, et finalement éprouvent un sentiment d’insécurité. Pour lutter contre l’isolement, certaines entreprises conçoivent l’open space total avec canapés, tables hautes et « box » de réunion largement équipés en connexions. L’idée : s’installer dans l’endroit le plus adapté à la tâche du moment et mieux collaborer avec les autres. L’écueil : le niveau d’éclairement et l’ambiance acoustique peuvent nuire à la concentration et finalement à la collaboration et la créativité tant recherchées. La solution serait-elle dans le coworking ? Pas sûr, car là encore, les espaces s nt conçus a priori pour s’adapter à toutes les tâches... autant dire à aucune en particulier, puisqu’ils ne tiennent pas compte du travail réel qui s’y déroulera.

En mode "test and learn" avec les salariés

En réalité, il n’existe pas de standards, car le monde du travail manque encore de recul sur ces pratiques nomades. Les entreprises doivent donc appliquer des solutions de prévention simples, qui ont fait leur preuve. L’employeur doit fournir des outils performants qui permettront au travailleur nomade de communiquer avec ses collègues, suivre l’avancement d’un projet et être intégré à la vie de l’entreprise. Même « détaché », le salarié doit avoir un ordre de mission clair, une tâche limitée dans le temps et se soumettre à des bilans réguliers. Le management est primordial et doit entretenir les relations entre les collaborateurs. Pourquoi ne pas organiser des moments de partage, en équipe ? Les concepteurs d’espace, eux, doivent garder à l’esprit qu’il faut adapter le travail à l’homme et non le contraire. Dernier impératif : chaque projet de modification dans l’organisation du travail doit être présenté au personnel : sans réflexion collective, les pratiques de travail nomade de quelques salariés peuvent
perturber toute l’entreprise.

« IL FAUT RÉPONDRE AU BESOIN DE RITUEL DES EMPLOYÉS » Fabien Lecoeuche, gérant du coworking « Sugar Free » à Bordeaux témoigne.

Consultant pour le groupe Argus et gérant d’un coworking, j’ai la double casquette. Dans les années 2000, j’ai beaucoup travaillé à l’étranger. À l’hôtel, entre deux avions, j’utilisais MSN comme outil de collaboration. En perpétuel décalage, je travaillais bien plus que si j’avais eu un bureau fixe. Ensuite, j’ai passé 10 ans à parcourir la France comme ingénieur technico-commercial : là, mon bureau, c’était ma voiture ! J’y traitais mes dossiers, j’appelais mes clients. Je me sentais parfois isolé et largement soumis au risque routier. Un espace de coworking permet aux travailleurs mobiles d’exercer leur métier en limitant les effets néfastes du nomadisme : une adresse et un bureau accueillants, des repas équilibrés, des rencontres entre collègues. Il faut pouvoir répondre au besoin de rituel des employés qui ne veulent pas perdre tous les repères de la vie de bureau classique.


Commentaires (0)